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Armée. — On peut distinguer dans les institutions militaires de la France cinq phases principales : 1° Les armées barbares sous les deux premières races ; 2e le système féodal ; 3° les compagnies mercenaires ou grandes compagnies ; 4e l'organisation d'une armée permanente ; 5° les armées modernes. Je ne parle pas des Gaulois, dont l'organisation militaire nous est à peine connue. On sait quelle était leur bravoure, leur impétuosité ; mais ils manquaient de tactique et de prudence. Tantôt ils combattaient nus, comme à la bataille de Télamon contre les Romains ; tantôt ils se chargeaient de lourdes armures de fer, comme le corps des Clinabarii. Au commencement du combat, dit Tite Live, ils étaient plus que des hommes et à la fin moins que des femmes. Chez les Francs, tous les hommes libres étaient guerriers ; les possesseurs d'alleux devaient le service militaire en cas d'invasion ; les bénéficiers étaient obligés de suivre le roi, même pour une guerre privée. Les capitulaires de Charlemagne font connaître avec plus de précision les obligations imposées aux seigneurs francs : « Tout homme libre, propriétaire de quatre manses de terre, doit être prêt à marcher pour le service militaire et accompagner le comte. Celui qui n'en possède que trois s'adjoindra le propriétaire d'un manse, et ils s'entendront pour remplir le service militaire. » (Capitulaire de 803.) — « Nous avons ordonné, dit un capitulaire de 811, que, suivant l'ancienne coutume, on se fournit de vivres dans sa province pour trois mois, et d'armes et d'habits pour six mois. » — « Que le comte ait soin que les armes ne manquent point aux soldats qu'il doit conduire à l'armée, c'est-à-dire qu'ils aient une lance, un bouclier, un arc, deux cordes, douze flèches, des cuirasses et des casques. » (Capitul, de 813.) Charlemagne, en organisant l'armée, réservait exclusivement au souverain le droit de faire la guerre. « En cas de fehde (guerre privée), qu'on examine lequel des deux adversaires est contraire à la paix, et qu'on les y contraigne, malgré leur résistance. Si l'on ne peut rétablir la paix par un autre moyen, qu'on les amène en notre présence. Et si, la paix faite, l'un tue l'autre, qu'il paye la composition et perde la main par laquelle il s'est parjuré. »
Après la chute de l'empire carlovingien, au milieu de l'anarchie féodale, les guerres privées sévirent avec violence, et il n'y eut plus d'armée régulière. Cependant on finit par organiser ce chaos ; le roi convoqua le ban et l'arrière-ban. Le ban appelait sous ses drapeaux tous les propriétaires de fiefs ; l'arrière-ban, les milices communales. Le service militaire se nommait chevauchée en cas de guerre privée ; ost, lorsqu'il s'agissait d'une guerre générale. L'histoire de Louis vi présente, en 1124, le premier exemple d'une véritable armée nationale répondant à l'appel du roi. L'empereur d'Allemagne, Henri v, menaçait la France ; le roi convoqua le ban et l'arrière-ban, et son historien Suger nous montre une immense multitude de vassaux se pressant sous ses drapeaux dans les plaines de Reims : « Les seigneurs du royaume distribuèrent, devant le roi, les bataillons qui devaient s'assembler. Ils tirent une première division des habitants de Reims et de Chalons, qui passait soixante mille combattants, tant à pied qu'à cheval ; la seconde, qui n'était pas moins nombreuse, comprenait ceux de Laon et de Soissons ; la troisième, ceux d'Orléans, d'Étampes, de Paris, avec la nombreuse armée dévouée à saint Denis et à la couronne, où le roi voulut être en personne ; le comte palatin Thibaut de Champagne, avec son oncle, le comte Hugues de Troyes, formait la quatrième, le duc de Bourgogne, avec le comte de Nevers, la cinquième ; l'excellent comte Raoul de Vermandois, illustré par la parenté du roi, entouré d'une brillante chevalerie et de la bourgeoisie de Saint-Quentin armée de casques et de cuirasses, devait former l'aile droite ; ceux du Ponthieu, d'Amiens et de Beauvais, étaient destinés à l'aile gauche. Le noble comte de Flandre, avec dix mille vaillants chevaliers, aurait triplé l'armée, s'il eût pu arriver à temps. Le duc d'Aquitaine Guillaume, l'excellent comte de Bretagne et le belliqueux Foulques, comte d'Anjou, se désolaient que la distance des lieux et la brièveté du temps ne leur permissent pas d'amener aussi leurs forces pour venger les injures faites aux Français. » Ce fut dans cette circonstance solennelle, au milieu de cette armée véritablement française, que retentit le cri de guerre de la France : Montjoie, Saint-Denis, Montjoie, d'après Ducange, désigne la colline de Montmartre, où l'apôtre de la France, saint Denis, souffrit le martyre ; d'autres font dériver ces mots de Mons Jovis (montagne de Jupiter).
L'armée de la France, ban et arrière-ban, se réunit encore dans les plaines de
Bouvines, lorsque Philippe Auguste vint combattre l'empereur d'Allemagne, Otton iv (1214). Là aussi se trouvaient les milices bourgeoises, qui couvrirent de leurs corps Philippe Auguste au moment du danger. Peu à peu, le service du ban et de l'arrière-ban tomba en désuétude, et il fut bientôt d'usage de le remplacer par une contribution pécuniaire destinée à la solde des troupes. Cependant on trouve des preuves de la convocation de l'arrière-ban, même à la fin du xviie siècle. À cette époque, le nom d'arrière-ban ne s'appliquait plus qu'aux arrière-vassaux, possesseurs de fiefs qui ne relevaient pas directement du roi. La plupart des historiens supposent qu'il fut réuni pour la dernière fois en 1674, mais la correspondance de Mme de Sévigné prouve qu'il fut convoqué encore en 1689. Elle écrivait à son cousin, Bussy-Rabutin, le 16 mars 1689 : « Le corps de la noblesse pour l'arrière-ban est d'une grandeur et d'une magnificence surprenantes. » Les possesseurs de fiefs étaient tenus de servir en personne. Les femmes, les mineurs et les ecclésiastiques devaient envoyer leur contingent, suivant les prescriptions de la loi féodale. On demandait un homme à Mme de Sévigné pour son fief de Bourbilly. « Je dis, écrivait-elle le 13 mai 1689 à Bussy-Rabutin, je dis que j'ai donné le fonds de ma terre de Bourbilly à ma fille en la mariant. Le lieutenant général me tourmente pour l'usufruit. Je vous demande pardon, mon cher cousin, mais je me jetterai dans la bourgeoisie de Paris. »
Les armées féodales étaient sous les ordres du sénéchal de France, et, lorsque Philippe Auguste eut supprimé cette dignité, en 1191, le commandement suprême fut déféré au connétable. Il avait sous ses ordres deux maréchaux et le grand maître des arbalétriers. Ce dernier commandait spécialement les milices communales, composées de soldats appelés arbalétriers, à cause de l'arme dont ils se servaient (voy. Armes). Chacun de ces généraux avait des lieutenants chargés de veiller à la conduite de l'armée, au maintien de la discipline et de juger les soldats qui manquaient à ses lois. Les sénéchaux, baillis et prévôts des provinces cumulaient l'autorité militaire avec les fonctions administratives et même judiciaires ; ils étaient chargés, entre autres fonctions, du commandement de l'arrière-ban. Le service féodal de l'ost et de la chevauchée était limité à quarante jours. Saint Louis ordonna qu'il en durerait soixante. Il pouvait être prolongé en cas d'invasion, mais alors une solde était accordée aux troupes féodales.
À côté de ces milices toujours mal disciplinées et qui d'ailleurs restaient peu de temps sous les drapeaux, les rois eurent, dès le xiie siècle, des compagnies mercenaires que l'on trouve désignées sous les noms de bandes de routiers, cotereaux, brabançons, ribauds, tard-venus, et que l'on confondit plus tard sous le nom de grandes compagnies. Les troupes mercenaires, accoutumées à vivre de la guerre, se livrèrent aux plus grands excès. Dès la fin du xiie, leurs brigandages forcèrent les habitants de plusieurs contrées à s'armer pour les repousser par la force. Ces associations, qui se distinguaient par un capuce ou capuchon, sont appelées tantôt capuciès (voy. ce mot) tantôt capuchons, tantôt frères de la paix. Mais ce fut surtout pendant le xive siècle, que les troupes mercenaires se multiplièrent. Philippe le Bel y ajouta un nouveau corps, qu'on appelait cranequiniers ou arbalétriers à cheval (voy. Armes). Pendant les longues guerres du xive et du xve siècle, ces troupes mercenaires dévastèrent la France. Le roi Charles v parvint à éloigner les grandes compagnies et s'efforça de les remplacer par des armées permanentes, comme l'atteste l'ordonnance de Vincennes, rendue en 1373 (1374). Les troubles qui suivirent son règne s'opposèrent à la réalisation de cet utile projet. Charles vii fut plus heureux ; il institua, en 1439, la cavalerie des gens d'armes, qu'on appelait aussi compagnies d'ordonnance, et, en 1445, l'infanterie des francs archers ou francs-taupins (voy. Francs-taupins). Les compagnies d'ordonnance étaient au nombre de quinze, et chaque compagnie comprenait cent lances garnies. On entendait par lance garnie six hommes, savoir : l'homme d'armes, un page ou varlet, trois archers et un coutillier ou soldat armé d'un coutil ou couteau. C'est probablement à cette organisation de la cavalerie qu'il faut attribuer l'usage longtemps conservé d'appeler chaque cavalier maître. On disait une compagnie composée de cinquante maîtres, parce que, dans l'origine, le cavalier se présentait comme un maître, un seigneur entouré de ses vassaux. Cette cavalerie des gens d'armes, ou, comme on l'appelait alors, cette gendarmerie formait un corps de 9000 hommes ; elle était composée presque exclusivement de nobles et a joué le principal rôle dans les guerres du xvie siècle.
Les francs archers furent la première infanterie régulière ; ils tiraient leur nom de l'exemption d'impôt accordée à tous les paysans choisis pour faire partie de ce corps. On en désignait un par paroisse pour être équipé à frais communs par les habitants, s'exercer au maniement des armes, les jours de fêtes, et être prêt à répondre au premier appel. Les capitaines étaient nommés par le roi. L'isolement des francs archers leur enlevait tout esprit militaire ; aussi ce corps fut-il supprimé par Louis xi, en 1480. Il est d'ailleurs probable que ce despote ombrageux ne se souciait pas de laisser des armes entre les mains du peuple. Il prit à sa solde des Écossais et des Suisses ; les premiers formèrent le corps des archers de la garde du roi ; les seconds, au nombre de six mille, servirent de modèle à l'infanterie française, telle que Louis xi la réorganisa. Il institua aussi, en 1478, la compagnie des gentilshommes à bec-de-corbin, pour veiller à sa sûreté ; ils tiraient leur nom de leur arme, semblable à une hallebarde et nommée bec-de-corbin. Charles viii créa une seconde compagnie de ces gardes en 1497. Supprimés sous Louis xiii, rétablis sous Louis xiv, les gentilshommes à bec-de-corbin furent définitivement licenciés en 1776. Sous les règnes de Charles viii et de Louis xii, on augmenta le nombre des compagnies suisses et on y ajouta des mercenaires allemands ; on appelait reitres les cavaliers de cette nation et lansquenets les fantassins, des mots allemands land et knecht qui signifient serviteur ou défenseur du pays. Ces troupes mercenaires portaient encore le nom d'aventuriers et de bandes noires. On enrôla aussi, sous Charles viii, des mercenaires albanais pour former la cavalerie légère, on les appelait Estradiots, du mot grec Στρατιώται, et quelquefois Argoulets ; ce dernier nom s'appliquait surtout aux corps de cavalerie légère qui servaient d'éclaireurs ; il y en avait à la bataille de Dreux, livrée en 1562. On n'avait eu dans le principe pour cavalerie légère que quelques cranequiniers ou arbalétriers à cheval.
La découverte et les progrès des armes à feu firent remplacer le grand maître des arbalétriers par le grand maître de l'artillerie ; ce dernier titre se trouve dès le règne de Louis xi. Enfin des lieutenants des maréchaux, furent spécialement chargés, dès la fin du xve siècle, de maintenir le bon ordre et la police dans les armées, de veiller aux approvisionnements et d'assigner des logements aux troupes sans grever le peuple.
Au xvie siècle, on fit de nouveaux efforts pour créer une infanterie nationale. En 1509, Louis xii reconnut le danger des troupes mercenaires, lorsque les
Suisses, cédant aux instances du cardinal de Sion, Mathias Schinner, refusèrent de vendre leurs services à la France. Le roi chargea Bayard et Vandenesse d'organiser une infanterie nationale ; mais ils n'y parvinrent pas. Le plus puissant effort fut tenté par François ier, qui institua, en 1532, les légions provinciales. Elles se composaient de sept corps de six mille hommes chacun et étaient fournies par les provinces suivantes : 1° Bretagne ; 2° Normandie ; 3° Picardie ; 4° Bourgogne, Champagne et Nivernais ; 5° Dauphiné, Provence, Lyonnais, Auvergne ; 6° Langue doc ; 7° Guyenne. Chaque légion était sous les ordres d'un colonel et de six capitaines qui commandaient chacun mille hommes. « Ce fut une très belle invention, dit Montluc, si elle eût été bien suivie, car c'est le vrai moyen d'avoir toujours une bonne armée sur pied, comme faisaient les Romains, et de tenir son peuple aguerri. » François ier créa, en 1514, un colonel général de l'infanterie française, auquel il soumit ce corps de quarante-deux mille hommes, et les vieilles bandes qu'on désignait sous le nom général d'aventuriers. Tous ces essais d'infanterie nationale ne réussirent pas. L'ambassadeur vénitien, Fr. Giustiniano, qui visitait la France peu de temps après l'institution des légions provinciales et qui la jugeait avec impartialité, constate le peu de succès de cette tentative. « Ces légionnaires français tant vantés n'ont pas réussi du tout. Ce ne sont que des paysans élevés dans la servitude, sans aucune expérience du maniement des armes, et, comme ils passaient tout à coup de l'extrême asservissement à la liberté et à la licence de la guerre, il advint ce qui arrive toujours dans tout changement subit, qu'ils ne voulaient plus obéir à leurs maîtres. Ainsi les gentilshommes de France se sont plusieurs fois plaints à Sa Majesté de ce qu'en mettant les armes aux mains des paysans et en les affranchissant des anciennes charges, elle les avait rendus désobéissants et rétifs ; elle avait dépouillé la noblesse de ses privilèges, en sorte que les paysans, dans peu de temps, deviendraient gentilshommes et les nobles deviendraient vilains. C'est à cause de ces désordres et de l'impossibilité où sont les légionnaires de rien entreprendre que leurs rangs s'éclaircissent tous les jours, et que le roi, privé de ses propres armes, est forcé d'avoir recours à la valeur mercenaire. » (Relations des ambassadeurs vénitiens, tome i, p. 185-187).
La force de l'armée consista toujours au xvie siècle dans la cavalerie. Outre les gens d'armes, on y voit en 1558 les corps de carabins, armés d'une cuirasse, d'un casque appelé cabasse, de pistolets et d'une longue escopette. Ils servaient d'éclaireurs et de cavalerie légère. Les chevau-légers remontaient à Louis xii et les dragons avaient été établis par le maréchal de Cossé-Brissac sous Henri ii. Pendant la guerre de Trente ans, les Croates ou Cravates se firent une grande réputation dans l'armée impériale. La France en prit à sa solde pour servir d'éclaireurs. Ils furent réunis par Louis xiv en un régiment qui prit le nom de Royal-Cravate. Ce corps composé d'étrangers a existé jusqu'à la révolution française. Il y avait aussi, au xvie siècle, des corps d'arquebusiers à cheval que Brantôme compare au corps des carabins espagnols. Cette compagnie était de cent chevaux.
En 1558, Henri ii s'efforça de réorganiser les légions provinciales. Cette infanterie fut divisée en régiments ; on suppose que ce fut vers 1563. Dans l'origine, les régiments étaient partagés en compagnies dont une prenait le nom de colonelle, parce qu'elle était commandée par le colonel. Les quatre plus anciens régiments furent les régiments de Picardie, de Champagne, de Navarre et de Piémont, qui occupaient toujours le premier rang dans l'infanterie française. Sous Louis xiii les régiments furent subdivisés en bataillons. Un des abus que présenta l'organisation de l'armée pendant toute cette période fut l'emploi des passe-volants : les capitaines et colonels recevaient la solde de leurs troupes d'après un tableau qu'ils fournissaient et qui le plus souvent ne répondait pas à l'effectif de leurs compagnies. Aux montres ou revues passées par les officiers royaux, ils faisaient paraître de prétendus soldats, nommés passe-volants, qui ne figuraient que dans ces circonstances sur les cadres de l'armée. Vainement François ier porta la peine de mort contre ces soldats de contrebande et menaça de la confiscation et de la dégradation le capitaine qui s'en servirait. L'abus subsista pendant tout le xvie siècle. Afin de le détruire, Sully soumit les capitaines à des montres ou revues mensuelles. On confiait la garde de quelques châteaux forts à des vétérans que l'on appelait archers-morte-paie.
La suppression de la charge de connétable après la mort de Lesdiguières, en 1627, et l'institution d'un ministre spécial pour la guerre, dès 1619, rattachèrent de plus en plus la direction de l'armée à l'administration centrale. En 1629, les capitaines reçurent du roi l'ordre de faire les levées de troupes en personne, au lieu d'employer, comme par le passé, des racoleurs. On appelait ainsi les hommes qui provoquaient les enrôlements volontaires et qui le plus souvent recrutaient l'armée dans les tavernes. Mais, malgré ces ordres, on trouve encore, même au xviiie siècle, des sergents racoleurs s'occupant du recrutement de l'armée. L'établissement d'intendants de justice et de finances près de chaque corps d'armée, avec charge spéciale de veiller à la bonne discipline, au payement des troupes et à l'approvisionnement, date aussi du ministère de Richelieu (1635). Le service des vivres de l'armée commença, vers cette époque, à former une branche importante de l'administration militaire ; on s'occupa aussi des hôpitaux ambulants ou ambulances ; enfin, le testament politique de Richelieu prouve qu'il voulait remplacer les enrôlements volontaires par un mode de recrutement plus régulier. Mais c'est surtout du règne de Louis xiv et de l'administration de Louvois que datent les grandes améliorations dans l'organisation de l'armée.
Louvois fut adjoint à son père Letellier, dans le ministère de la guerre, en 1666. Rendre plus vigoureuse la centralisation de l'armée, et améliorer dans toutes ses
parties l'organisation militaire, tels furent les mérites de l'administration de Louvois. La charge de colonel général de l'infanterie française fut supprimée à la mort du duc d'Épernon. Le comte d'Auvergne, neveu de Turenne, conserva le titre de colonel général de la cavalerie ; mais son autorité fut annulée, et, suivant l'expression pittoresque de Saint-Simon, « il fut nourri de couleuvres. » Aucune autorité ne s'interposa entre les troupes et le roi ou son ministre. Les régiments furent astreints à l'uniforme. Des inspecteurs spéciaux portèrent la pensée centrale dans tous les détails de l'administration militaire, surveillèrent la conduite des chefs et la tenue des troupes. Ils étaient perpétuellement changés, « de peur, dit Saint-Simon, qu'ils ne prissent trop d'autorité. » Maréchaux, lieutenants généraux, brigadiers (généraux de brigade créés pour la cavalerie en 1665, et pour l'infanterie en 1668), mestres de camp ou colonels des régiments de cavalerie, colonels, relevèrent directement de la puissance centrale. La disposition des
garnisons fut enlevée aux gouverneurs des provinces. « Je renouvelai peu à peu toutes les garnisons, dit Louis xiv dans ses Mémoires, ne souffrant plus qu'elles fussent composées comme auparavant de troupes qui étaient dans la dépendance des gouverneurs. »
En même temps une discipline sévère remplaçait l'ancienne licence de la soldatesque. Des ordonnances qui ont été publiées dans le recueil des Anciennes lois françaises (t. xviii et xix), portaient la peine de mort contre les déserteurs, réglaient avec précision l'ordre des marches et des campements, défendaient aux soldats de s'écarter des garnisons, et déterminaient tout ce qui concernait le matériel et les approvisionnements. La baïonnette, placée à l'extrémité du fusil, remplaça la pique, dont l'usage avait été maintenu jusqu'alors dans les corps d'infanterie. Chaque régiment eut ses compagnies d'élite. On munit, en 1676, quatre gardes du corps par brigade, d'armes à feu appelées carabines. En 1679, chaque compagnie de cavalerie eut deux carabiniers. En 1690, tous les carabiniers furent réunis en un seul corps, qui fut complètement constitué en 1693, et divisé en brigades subdivisées en escadrons et en compagnies. Cette organisation se soutint avec de légères modifications jusqu'à la révolution. Aujourd'hui l'armée compte encore deux régiments de carabiniers. Les haras assurèrent la remonte de la cavalerie ; des escadrons de cuirassiers et de grenadiers à cheval furent organisés. Le corps des dragons s'accrut et eut son colonel général. On ne connaissait de hussards que chez les ennemis ; la France leur emprunta cette institution. Les gendarmes de la maison du roi rappelaient les anciennes compagnies d'ordonnance. Les compagnies de mousquetaires, instituées sous Louis xiii, furent augmentées. Le nom de chevau-légers, qui avait été longtemps appliqué à toute la cavalerie légère, fut réservé à une des compagnies d'élite de la maison du roi, organisée en 1630. Dans la suite on rétablit le corps des chevau-légers. Ils formèrent, en 1779, quatre escadrons qui furent compris dans les cadres ordinaires de l'armée. Louis XIV fonda des écoles d'artillerie à Douai, puis à Metz et à Strasbourg ; le génie fut dirigé par Vauban, qui construisit ou fortifia plus de cent cinquante places de guerre. La noblesse, accoutumée à obtenir d'emblée les dignités militaires, fut obligée d'apprendre à obéir avant de commander. Des écoles de cadets, instituées en 1682, la préparèrent au métier de la guerre. L'avancement militaire fut déterminé par des règles fixes et soumis en partie à l'ancienneté, ou, comme on disait alors, à l'ordre du tableau.
Au commencement de la guerre de succession d'Angleterre, en 1688, on assujettit les communautés de marchands et d'artisans des villes à lever elles-mêmes des recrues pour les troupes d'infanterie. Ces milices formèrent trente régiments ; mais, dans la suite, elles furent réparties dans les régiments ordinaires.
Une des plus magnifiques institutions du règne de Louis xiv, fut la fondation de l'hôtel des Invalides, en 1671. Le service des hôpitaux militaires fut soumis à un règlement uniforme, en 1691. Enfin, en 1693, Louis xiv établit l'ordre de Saint-Louis, destiné à récompenser les services militaires.
Il y eut peu d'actes importants de l'administration militaire sous le règne de Louis xv. On fonda, à cette époque, l'École militaire de Paris, un des principaux monuments de l'architecture du xviiie siècle. Choiseul, qui fut principal ministre de 1758 à 1770, fit décider qu'à l'avenir les capitaines auraient des appointements fixes et n'exploiteraient plus leurs compagnies, en spéculant sur la solde, dont ils retenaient une partie. Je ne parle pas de la tentative du comte de Saint-Germain, en 1773, pour introduire dans l'armée française la discipline prussienne et le régime des coups de plat de sabre. On se rappelle le mot d'un soldat français : « Je ne connais du sabre que le tranchant. »
La révolution française a profondément modifié l'armée ; elle y a introduit le principe du recrutement et de l'égale admissibilité de tous les Français aux emplois militaires. Les volontaires de 1792, d'où sortirent la plupart de nos grands généraux, les levées en masse de 1793, ne donnèrent que des armées révolutionnaires. Le 21 août 1798, Jourdan fit décréter par les conseils législatifs que tout Français contractait en naissant l'obligation de servir la patrie. Enfin le consulat et l'empire établirent dans l'administration militaire une régularité qui n'était pas compatible avec les agitations révolutionnaires. La conscription fut organisée ; elle fut vivement attaquée lorsqu'on discuta la loi du recrutement sous la restauration.
La loi du 27 juillet 1872 sur le recrutement de l'armée a posé comme principe absolu que tout français doit le service militaire personnel et peut être appelé à faire partie de l'armée active, de vingt à quarante ans. Elle n'admet pas le remplacement, et les dispenses de service spécifiées dans cette loi ne le sont pas à titre de libération définitive. L'engagement conditionnel d'un an (ou volontariat d'un an) a été admis comme adoucissement à la rigueur du service militaire, pour ne pas porter préjudice aux travaux de l'intelligence, de l'agriculture, du commerce et de l'industrie.
On ne doit pas oublier, en parlant de l'armée les écoles militaires, telles que l'école polytechnique, etc. (Voy. Écoles dépendant du ministère de la guerre). Quant à l'égale admissibilité de tous les français aux dignités militaires, ce principe posé dans la constitution de 1791, a éclaté dans toutes nos armées, et élevé parfois les plus obscurs soldats aux premiers rangs de la hiérarchie militaire. — Consultez sur l'ancienne organisation des armées l'ouvrage du père Daniel, intitulé : Histoire de la milice française. Voy. dans ce dictionnaire pour les différents grades, les mots Hiérarchie militaire, pour l'histoire des milices communales Milices urbaines et l'indication des principaux corps de troupes anciens et modernes au mot Organisation militaire.
d'après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France
Adolphe Chéruel (1809-1891) — Paris, 1899
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