Bibliothèque. — Les bibliothèques ou collections de livres remontent en France à une haute antiquité ; il en est question dès le ve et le vie siècles. Sidoine Apollinaire surtout donne de précieux détails sur plusieurs bibliothèques qui, de son temps, étaient célèbres dans les Gaules. Au moment des invasions, la plupart furent dispersées et perdues. Les monastères en sauvèrent quelques débris, et l'on cite avec éloges certains abbés qui s'efforçaient de doter leurs monastères de richesses bibliographiques. Ainsi, saint Wandrille envoyait a Rome son neveu pour recevoir, du pape Vitalien, les livres destinés à la bibliothèque de son abbaye. Malheureusement la rareté du parchemin porta souvent les moines à faire disparaître les caractères d'anciens manuscrits pour les remplacer par leurs légendes.
Charlemagne et les savants qu'il appela dans son empire firent les plus louables efforts pour augmenter le nombre des livres. Loup, abbé de Ferrières en Gâtinais, un des savants qui reçurent l'impulsion de l'école palatine ou école du palais fondée par Charlemagne, parle, dans ses lettres, des Commentaires de César, des traités de saint Jérôme sur l'Ancien et le Nouveau Testament, des ouvrages de Bède, de Quintilen, Cicéron, etc. « Nous vous demandons, écrit-il à un de ses amis, Cicéron de Oratore, et les douze livres des Institutions de Quintilien, qui sont contenus dans un seul volume de médiocre grandeur. Nous ayons diverses portions de ces auteurs ; mais nous voudrions en posséder la totalité. Enfin, nous vous demandons aussi le commentaire de Donat sur Térence. Si votre libéralité nous accorde cette faveur, tous ces ouvrages, avec l'aide de Dieu, vous seront promptement rendus. » Dans un autre passage, il remercie un de ses amis « d'avoir mis un soin fraternel à corriger Macrobe. Je ferai collationner, lui écrit-il, avec mon exemplaire, les lettres de Cicéron que tu m'as envoyées, pour tirer, s'il se peut, d'un texte sincère, la vraie pensée de l'auteur. »
Ces passages, qu'il serait facile de multiplier, prouvent en quelle estime étaient les livres dès le ixe siècle. Au xe, Gerbert, qui fut successivement archevêque de Reims et pape sous le nom de Sylvestre ii, fit recueillir des manuscrits en Belgique, en Italie, en Germanie, pour en composer sa bibliothèque. L'historien Richer, dont M. Pertz a retrouvé et publié l'ouvrage, il y a peu d'années, nous apprend que les écrits de Porphyre, d'Aristote, de Virgile, de Stace, de Térence, de Lucain, de Perse, d'Horace, étaient familiers à Gerbert.
La plupart des églises métropolitaines et les principaux monastères avaient aussi des bibliothèques, et l'on trouve dans leurs statuts des détails minutieux sur la conservation des manuscrits. Les livres les plus précieux étaient parfois attachés au moyen d'une chaîne scellée dans la muraille. On cite, entre les plus célèbres bibliothèques des monastères, celle de l'abbaye de Saint-Victor à Paris.
La plupart des manuscrits qui avaient jusqu'alors formé les bibliothèques étaient roulés ; d'où venait le nom de volume (volumen, volvere). Ils étaient souvent copiés sur une partie délicate de l'écorce appelée liber ; d'où le nom de livre. Enfin, les plus précieux étaient transcrits sur une peau appelée pergamenum, parchemin, de la ville de Pergame qui avait été jadis célèbre par sa bibliothèque.
Ce ne fut qu'au xiie siècle que les rois de France commencèrent à recueillir quelques manuscrits. Geoffroi de Beaulieu, confesseur et historien de saint Louis, raconte que ce prince ayant entendu parler d'un soudan qui faisait rechercher et copier des manuscrits pour l'usage habituel des savants de son pays, voulut suivre son exemple. Il fit transcrire à ses frais un grand nombre de manuscrits et en forma une bibliothèque, qu'il plaça dans la chapelle de son palais ou Sainte-Chapelle. Il y venait lire lui-même et autorisait volontiers les savants à profiter de ce trésor. Mais les livres de saint Louis furent dispersés à sa mort, et, suivant ses dernières volontés, distribués à divers monastères. Charles v est le premier roi de France qui fonda une bibliothèque permanente ; il fit copier et traduire un grand nombre d'ouvrages et les réunit dans une tour de son palais qui s'appela tour de la librairie. L'inventaire de cette bibliothèque fut dressé, en 1373, par Gilles Malet, maître d'hôtel du roi. Il est parvenu jusqu'à nous et prouve que cette bibliothèque se composait de neuf cent dix volumes de théologie, de droit, de littérature et d'histoire. Les troubles du règne de Charles vi et l'invasion des Anglais entraînèrent la dispersion et la ruine de ls bibliothèque royale.
Louis xi s'occupa de réorganiser la bibliothèque royale ; elle s'accrut sons Charles viii de la bibliothèque que les princes angevins avaient fondée à Nantes. Louis xii et surtout François ier l'enrichirent par de nouvelles acquisitions. Guillaume Budée et plusieurs savants parcoururent l'Italie et en rapportèrent un grand nombre de manuscrits. En 1556, Henri II rendit une ordonnance qui enjoignait aux libraires de déposer à la bibliothèque royale un exemplaire de tous les ouvrages nouveaux. Cette collection continua de s'accroître, même au milieu des guerres de religion. Catherine de Médicis s'empara, à la mort du maréchal de Strozzi, de sa bibliothèque que Brantôme évalue à quinze mille écus pour la rareté des beaux et grands livres qui y étaient. La reine mère promit de récompenser le fils ; « mais jamais il n'en a eu un sol, » dit Brantôme (Capit. étrangers). Henri iii dépensa, en 1575, des sommes considérables pour l'acquisition de livres, sur les instances du grand aumônier Jacques Amyot. Mais, à cette époque, la bibliothèque royale étant placée dans les châteaux royaux de Blois et de Fontainebleau, ne pouvait être utile qu'aux savants et hommes de lettres qui accompagnaient la cour. Henri iv la concentra à Paris ; elle fut déposée d'abord au collège de Clermont (plus tard collège Louis le Grand, Prytanée, lycée Impérial, lycée Descartes, redevenu aujourd'hui lycée Louis le Grand), ensuite au couvent des Cordeliers, et enfin rue de la Harpe. Rigault, Jérôme Bignon et les frères Dupuy chargés de la garde de la bibliothèque royale, de 1622 à 1657, l'enrichirent considérablement. Gabriel Naudé forma, dans le même temps, la célèbre bibliothèque du cardinal Mazarin, qui faillit être détruite par un arrêt du parlement lancé contre Mazarin, le 16 février 1649. Heureusement la bibliothèque échappa, en grande partie, à cette barbare proscription, et la Mazarine, léguée à l'État par le cardinal, ouvre encore aujourd'hui ses trésors aux savants de toutes les nations.
À cette époque, la bibliothèque royale, malgré les accroissements successifs, ne possédait que seize mille sept cent trente-quatre volumes; mais, grâce à l'administration de Colbert, elle prit bientôt d'immenses développements. Transférée, en 1666, dans l'ancien palais de Mazarin, entre les rues Vivienne et de Richelieu, où elle est encore aujourd'hui, elle comptait à la mort de Colbert plus de dix mille manuscrits et de quarante mille imprimés. Augmentée pendant tout le xviiie siècle et à l'époque de la révolution par l'acquisition d'un grand nombre de bibliothèques provenant des particuliers ou d'établissements religieux, la bibliothèque nationale contient aujourd'hui environ sept cent vingt mille imprimés, quatre-vingt mille manuscrits, plus de cent vingt mille estampes et cartes, et plus de cent mille médailles, sans compter les pierres gravées et antiques. Elle est confiée à la garde d'un conservatoire présidé par le directeur général. Les imprimés, les manuscrits, les médailles et les estampes forment autant de sections distinctes qui ont, chacune, un ou plusieurs conservateurs spéciaux ; la réunion des conservateurs forme l'assemblée du conservatoire.
Paris et la France ont un grand nombre d'autres bibliothèques, dont les plus importantes sont la Mazarine, les bibliothèques de l'Arsenal, de l'Institut, du Louvre, de Sainte-Geneviève, de la Sorbonne, de la Ville de Paris, et en province, les bibliothèques d'Aix, de Bordeaux, de Grenoble, de Lyon, de Marseille, de Montpellier, de Reims, de Rennes, de Rouen, etc. Un décret de la Convention, du 8 pluviôse an ii (27 janvier 1794), ordonna de former des bibliothèques dans tous les chefs-lieux de districts. Plusieurs autres lois, et, entre autres, le décret du 3 brumaire an iv (25 octobre 1795), qui créa les écoles centrales, s'occupèrent de l'organisation des bibliothèques départementales. Enfin une ordonnance du 22 février 1839, reconnaissant, comme les lois de la Convention, que l'État est propriétaire de toutes les bibliothèques publiques, ordonna que le catalogue en serait dressé et transmis au ministre de l'instruction publique. Malheureusement ces catalogues n'ont pas encore été publiés pour toutes les bibliothèques publiques de France, et on est
souvent réduit, pour connaître ces trésors intellectuels, à des notices incomplètes ou erronées. — Voy. Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes, in-8°. Paris, 1799. Il a paru un premier volume du catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements, I vol, in-4°, 1819. Le Catalogue de Hœnel, qui embrasse les manuscrits de toutes les bibliothèques de France, est nécessairement très incomplet.
d'après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France
Adolphe Chéruel (1809-1891) — Paris, 1899