Châteaux forts. — Les châteaux forts, dont la France se hérissa à l'époque de la féodalité, étaient presque toujours construits à mi-côte. On avait ainsi l'avantage de l'élévation et la proximité de l'eau. Quelque fois ils étaient bâtis au sommet d'un rocher ou en rase campagne pour dominer une vallée ou le passage d'une rivière. Alors on élevait d'ordinaire pour la tour principale ou donjon une butte factice qu'on appelait motte. Ces châteaux, dont les ruines couvrent encore une grande partie de la France, avaient un caractère sombre et menaçant, auquel l'imagination moderne a quelquefois substitué des images gracieuses et chevaleresques. Elle a placé sur ces murs en ruines, des châtelaines accueillant un chevalier égaré qui faisait résonner son cor à la porte du château ; elles les a montrées soignant les blessés ou défendant avec un courage viril le manoir seigneurial. Sans nous arrêter à ces fictions poétiques, nous nous bornerons à parler des fortifications élevées par les seigneurs du moyen âge.
Le château fort se composait d'un certain nombre de parties essentielles, telles que les fossés, ponts, barrières ou retranchements extérieurs, portes, tours, créneaux, plates-formes, donjon et souterrains. Les fossés qui couvraient les murs du château étaient souvent remplis d'eau, afin de rendre l'obstacle plus redoutable ; quelquefois on se bornait à inonder la cunette ou canal pratiqué au milieu du fossé. Les fossés étaient quelquefois à parois verticales, ou, comme on disait alors, à fond de cuve. Un pont porté sur des piles était jeté sur le fossé et donnait accès dans le château. Le tablier se composait ordinairement de deux pièces : l'une immobile, l'autre pouvant se relever et fermer le passage. On nomma cette seconde partie pont-levis. On voit encore aujourd'hui, au-dessus des portes d'anciens châteaux, de longues ouvertures percées dans le mur et dans lesquelles se mouvaient sur un axe les poutres ou flèches formant le levier auquel le tablier mobile était suspendu (fig. A).
Dans la suite on perfectionna cette invention. Le pont-levis fut manoeuvré par un système de contre-poids, en sorte qu'un effort même assez faible suffit pour le lever ou l'abaisser.
Le fossé était quelquefois protégé par des fortifications extérieures ; tantôt c'étaient de simples palissades, tantôt une ou plusieurs tours qui couvraient le pont. On donnait souvent à ces fortifications avancées le nom de barbacane. Le pont-levis du château de Vincennes était défendu par une barbacane. Lorsqu'on voulait pénétrer dans un de ces châteaux, on sonnait du cor et un écuyer venait reconnaître par une étroite fenêtre ménagée au-dessus de la porte, quel hôte se présentait à l'entrée du château.
La porte du château ne laissait ordinairement qu'un passage étroit resserré entre deux tours, comme on le voit dans la figure B qui représente la porte d'Aigues-Mortes eu xive siècle. Le pont-levis en se relevant couvrait la porte contre les attaques de l'ennemi. On ajouta à cette défense une lourde grille en fer ou un système de pieux qui glissaient dans des rainures pratiquées aux parois des murailles. C'était ce qu'on appelait herse (fig. C). On relevait à l'aide d'une machine, et, en cas de danger, on la laissait retomber. On ne pouvait pénétrer dans le château qu'après avoir brisé le pont-levis, la herse et quelquefois de lourdes portes hérissées de clous ou revêtues de lames de fer. Lorsque les armes à feu furent en usage, on ménagea des meurtrières dans les murs latéraux et même des embrasures pour les canons.
L'enceinte du château fort était flanquée de tours qui protégeaient les angles de la place, défendaient les fossés, soutenaient les murs, servaient de magasins et donnaient le moyen de prendre en flanc les assaillants. Tantôt elles étaient verticales, tantôt elles affectaient la forme d'un cône tronqué (fig. D), tantôt elles présentaient une combinaison de ces diverses figures ; quelquefois elles avaient la forme d'une pyramide (fig. E). Les tours étaient ordinairement couronnées d'espèces de boucliers en maçonnerie qu'on appelait créneaux (fig. F) ; ils étaient espacés de manière à couvrir les défenseurs du rempart, tout en leur permettant de faire usage de leurs armes dans les intervalles qui les séparaient. En général, les créneaux étaient rectangulaires, et l'espace qu'ils laissaient entre eux moindre que la largeur de l'un d'eux (fig. G). Cependant on trouve des créneaux de formes très diverses.
Les portes et fenêtres, placées à une hauteur où l'escalade était possible, étaient défendues par des balcons munis d'un parapet élevé et à jour dans la partie inférieure. On appelait moucharabys ces balcons qui paraissent empruntés à l'Orient (fig. G). Dans la suite on les multiplia et on en garnit tout le haut des murailles. On les appelait machecoulis ou mâchicoulis, lorsqu'ils formaient un système de défense continu (fig. G). Les espaces laissés vides permettaient de lancer des projectiles sur les assaillants. Dans le même but, on ajoutait quelquefois aux murailles des échafauds en bois, sur lesquels se tenaient des hommes d'armes, pour faire pleuvoir sur l'ennemi des pierres, des poutres et tous les projectiles alors en usage. On appelait ces échafauds hourds ou hourdels.
Au sommet des tours étaient les plates-formes où l'on plaçait les munitions et les machines de guerre. Quelquefois une galerie circulaire tenait lieu de plateforme, et la tour était surmontée d'un toit conique. Telles étaient les tours du palais de justice de Paris. Dans l'espace qui séparait les tours, et, aux angles saillants de l'enceinte, on élevait souvent de petites guérites en pierre, qu'on appelait échauguettes (fig. H) ; elles étaient destinées à abriter les sentinelles chargées d'observer les mouvements de l'ennemi. Enfin, sur la plate-forme de la tour la plus élevée, que l'on appelait guette, il y avait une cloche que l'on sonnait en cas d'alarme. Souvent la cloche était remplacée par un cornet ou oliphant, quelquefois aussi par un porte-voix qui annonçait la présence de l'ennemi.
La partie du rempart comprise entre deux tours s'appelait courtine. On ménageait au sommet un passage étroit qui servait de chemin de ronde, permettait de circuler à couvert le long des remparts et communiquait à des escaliers ou même à des plans inclinés qui conduisaient dans la cour intérieure du château. On avait percé dans les murailles des ouvertures appelées meurtrières. C'étaient tantôt des trous carrés, tantôt de longues fentes verticales, très étroites à l'extérieur, s'élargissant à l'intérieur, et présentant quelquefois un trou circulaire à la partie inférieure Elles servirent surtout depuis l'invention des armes à feu.
Lorsqu'un avait franchi l'enceinte fortifiée, on entrait dans un terrain appelé basse-cour ; c'étaient là qu'étaient les écuries, les magasins, quelques logements et souvent la chapelle. La basse-cour renfermait quelquefois une mare ; des citernes ou des puits.
Le donjon était construit ordinairement dans le lieu le plus élevé et de l'accès le plus difficile ; mais il n'avait pas de place déterminée. Tantôt il touchait aux remparts comme dans le château de Coucy (fig. I) ; tantôt il était complètement isolé, comme dans le château de Vincennes. Il consistait quelquefois en plusieurs tours qu'on appelait bastilles, mais le plus souvent en une seule tour très élevée nommée la maîtresse tour du château ; elle était protégée par un fossé, sur lequel on avait jeté un pont-levis. Quelquefois elle était élevée sur une butte, artificielle, de manière à dominer tout le château. C'était un second château renfermé dans le premier et n'en différant que par les dimensions. Le donjon servait d'asile à la garnison lorsque la première enceinte était forcée. L'entrée en était escarpée et ne pouvait être emportée que par une escalade périlleuse. On y avait accumulé tous les moyens de défense. Le passage des escaliers conduisant aux salles intérieures était barricadé par des grilles ou des portes, défendu par des mâchicoulis et des meurtrières, interrompu quelquefois par des lacunes dans les marches, lacunes que l'on ne pouvait franchir que sur une espèce de pont mobile. Des boules de pierre d'un diamètre considérable, placées en réserve dans les paliers supérieurs, pouvaient être roulées dans les escaliers de manière à obstruer le passage et à renverser même un ennemi victorieux. Enfin, les défenseurs du château s'étaient souvent ménagé dans le donjon même un dernier asile dans la tour appelée Beffroi (voy. ce mot), parce que la cloche d'alarme y était placée. On ne trouvait cette disposition que dans les donjons formés d'un ensemble de tours. Les donjons servaient souvent de prison, et jusqu'aux derniers temps le donjon de Vincennes a reçu des prisonniers d'État.
D'après Lacurne Sainte-Palaye, qui cite des extraits d'anciens romans de chevalerie, on plaçait quelquefois un heaume ou casque au sommet du château, comme symbole d'hospitalité pour les chevaliers errants (voy. Chevalerie).
Les souterrains que l'on avait creusés sous la plupart des anciens châteaux, servaient de magasins, de caves, de prisons ou d'asile en cas de prise de la forteresse. Ils avaient souvent des issues secrètes, par lesquelles la garnison pouvait s'échapper. Les oubliettes étaient des puits profonds où l'on précipitait les victimes. Quelques souterrains présentent de longues galeries voûtées avec des salles assez vastes, dont il n'est pas facile de déterminer l'usage. D'après quelques traditions, ces salles souterraines étaient le lieu où l'on donnait la question. Des fers, scellés dans la muraille, des bancs de pierre, des ceps où l'on engageait, dit-on, les jambes des prisonniers, se rencontrent parfois dans ces souterrains.
Les châteaux forts existèrent dans l'intérieur de la France jusqu'au xviie siècle. Ils n'étaient plus à cette époque que la terreur des paysans et le repaire de quelques brigands féodaux qui bravaient la loi et la puissance monarchique. Richelieu ordonna de faire disparaître ces derniers vestiges du régime féodal (ordonn. de juillet 1626). — Voy. sur les châteaux forts les Instructions du comité historique des arts et monuments ; architecture militaire du moyen âge.
d'après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France
Adolphe Chéruel (1809-1891) — Paris, 1899