Il est un autre ordre de faits dans lequel le gouvernement doit aussi intervenir, quoique avec plus de précaution ; je veux parler du développement religieux et intellectuel des sociétés. Sans doute l'élan de l'homme vers Dieu, la contemplation des vérités religieuses, la foi, la pratique des vertus ne s'imposent pas ; sans doute aussi l'inspiration poétique, le sentiment du beau, du vrai, du grand qui animent l'écrivain et l'artiste, se puisent dans les profondeurs de l'âme, dans l'étude de la nature, dans la méditation des chefs-d'œuvre ; une littérature servile n'est qu'une misérable copie ou l'effort stérile d'une intelligence dégradée. Cependant, après avoir revendiqué pour la religion, les lettres et les arts une large indépendance, que respectera toujours une administration intelligente, il faut ajouter que le gouvernement a aussi une mission à remplir dans le domaine intellectuel ; il doit encourager, provoquer, diriger et quelquefois contenir le mouvement des esprits. Ainsi, les mesures
adoptées pour fixer les rapports du spirituel et du temporel, la centralisation progressive de l'instruction publique, enfin les encouragements donnés aux lettres, aux sciences et aux arts, sont une partie considérable de l'histoire des institutions de la France.
- Relations des puissances temporelle et spirituelle dans l'empire romain et sous la domination des barbares
- Puissance pontificale ; pragmatiques et concordats
Relations des puissances temporelle et spirituelle dans l'empire romain et sous la domination des barbares
Dans l'empire romain les deux puissances temporelle et spirituelle étaient étroitement unies ; mais l'empereur gardait la supériorité ; il présidait parfois aux conciles, approuvait les élections des évêques et veillait au maintien de la discipline ecclésiastique ; il était, suivant une expression qui caractérise énergiquement son autorité, il était l'évêque extérieur. Après les invasions des barbares, les rois continuèrent d'approuver pour la forme les élections ecclésiastiques qui se faisaient par toute l'assemblée du peuple, mais, en réalité, la supériorité passa aux évêques. Possesseurs de vastes domaines, supérieurs en intelligence aux rois barbares et à leurs compagnons d'armes, investis de l'autorité dans les villes en qualité de défenseurs des cités les évêques dirigèrent en réalité le gouvernement aux vie et viie siècles. Soixante-dix-neuf évêques assistaient au champ de mars qui, en 615, proclama la charte des Francs saliens et concéda aux Leudes la propriété inamovible et héréditaire de leurs bénéfices. L'invasion de nouveaux guerriers francs sous Pépin d'Héristal et Charles Martel, et la nécessité de leur donner des terres, excitèrent un véritable conflit entre les deux puissances. Le clergé fut dépouillé au profit des Francs austrasiens ; les abbayes et les évêchés furent livrés à des séculiers, que les chroniques du temps nous montrent ceints du baudrier et plus habiles à manier la hache d'armes qu'à porter la crosse. Les conciles de Leptines et de Soissons terminèrent ces luttes, et Charlemagne en fit disparaître les dernières traces.
Ce grand homme embrassait tout dans ses Capitulaires ; il y traitait de la discipline ecclésiastique aussi bien que de l'administration des affaires temporelles. Suppression des chorévêques ou évêques errants dans les campagnes (episcopi vagi), institution de la dîme en faveur du clergé, réforme des mœurs, proscription des opinions hétérodoxes, telles sont les principales dispositions des Capitulaires relatives au clergé. La puissance épiscopale régna sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve. L'archevêque de Reims, Hincmar, fut, pendant quelque temps, le véritable souverain de l'empire franc. Mais cette autorité ecclésiastique fut impuissante pour repousser les invasions qui dévastaient les contrées méridionales de l'Europe ; elle fut obligée d'abandonner le pouvoir aux seigneurs féodaux : des châteaux forts s'élevèrent de toutes parts, et les abbayes se mirent elles-mêmes sous la protection de laïques, qui les défendaient contre les invasions des Normands et les brigandages des seigneurs voisins. Telle fut l'origine des avoués des églises et des abbés laïques, qu'on appela dans la suite vidames ou vice-seigneurs.
Puissance pontificale ; pragmatiques et concordats
Cette invasion de la féodalité dans l'Église produisit de graves désordres ; la licence des mœurs, la simonie souillèrent le sanctuaire. Pour y mettre un terme, il ne fallut pas moins que la réaction énergique et violente de Grégoire vii. Ce fut alors la puissance spirituelle qui envahit le temporel. Excommunication, juridiction, nomination des évêques et des abbés, convocation des conciles, tout revint au Saint-Siège ; il domina l'Église de France par ses légats. Cependant, lorsqu'on sortit de l'anarchie féodale, la distinction des deux puissances spirituelle et temporelle apparut plus nettement. La puissance monarchique s'appliqua avec persévérance à faire du clergé de la France un clergé réellement national, uni à Rome par la communauté des croyances, mais attaché à la patrie par sa constitution. De là les pragmatiques de saint Louis et de Charles vii, qui s'opposaient aux empiétements du spirituel sur le temporel, et rendaient au clergé le droit d'élire ses pasteurs ; de là aussi le concordat de François ier qui, attribuant au pouvoir temporel la nomination aux dignités ecclésiastiques, rendit le clergé de plus en plus gallican. Les célèbres propositions de 1682, défendues par Bossuet, avaient le même but. Enfin, le concordat de 1802, qui est encore en vigueur, a resserré les liens qui unissent le clergé catholique au pouvoir temporel, en lui laissant la liberté dont la religion n'use que pour le bien des peuples. En même temps le gouvernement a étendu la protection de l'État aux cultes protestant et israélite [1].
d'après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France
Adolphe Chéruel (1809-1891) — Paris, 1899
Note de l'auteur
1. Voy. les articles Abbaye, Cardinaux, Chanoines, Clergé, Concordats, Consistoires, Évêché, Évêque, Hérésie, Juifs, Libertés de l'Église gallicane, Papauté, Pragmatique sanction, Protestants, Quatre propositions, Vidames, et les ouvrages indiqués plus haut.
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