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ABBÉ. — On appelait abbé et abbesse les chefs d'un monastère d'hommes ou de femmes. Le mot abbé est tiré du syriaque et signifie père. Dans le principe, les abbés et les abbesses étaient nommés par tous les moines, et il n'y avait pas entre eux de hiérarchie. Mais, à une époque postérieure, plusieurs abbés revendiquèrent le titre d'abbé des abbés ; les abbés du Mont-Cassin en Italie, de Marmoutier et de Cluny en France, se le disputèrent. Un concile tenu à Rome, en 1126, trancha la question en faveur de l'abbé du Mont-Cassin ; l'abbé de Cluny garda le titre d'archi-abbé.
Les abbés avaient quelquefois le droit de porter la mitre et la crosse. Les anciens actes leur donnent les noms de præsul, antistes prælatus ; les abbesses sont aussi désignées, dans certains actes, par le nom de prælatæ. Ces dignitaires ecclésiastiques disposèrent d'immenses richesses aux ixe et xe siècles ; ils étaient alors investis des droits féodaux : haute, moyenne et basse justice, droits débattre monnaie, de lever des impôts, de faire la guerre, sans parler d'une multitude de privilèges honorifiques. Cette puissance tenta les seigneurs laïques, et le titre d'abbé fut souvent donné à des hommes de guerre qui touchaient les revenus du monastère, exerçaient tous les droits seigneuriaux, et laissaient l'administration spirituelle à un moine appelé doyen ou prieur. On nommait ces abbés laïcs abbés-comtes (abba-comites), en opposition avec les abbés réguliers (abbates veri et legitimi). Hugues le Grand, père de Hugues Capet, est souvent désigné sous le nom de Hugues l'Abbé, parce qu'il avait l'administration des riches abbayes de Saint-Denis, de Saint-Martin de Tours, de Saint-Germain des Prés et de Saint-Ricquier. C'est sans doute, en souvenance de ces fonctions d'un des ancêtres des Capétiens, que l'on donna dans la suite aux rois de France le titre et les prérogatives d'abbé de Saint-Martin.
Lorsque la discipline ecclésiastique fut rétablie, l'abbé régulier reprit la direction du monastère. « Mais, comme le remarque Fleury, les abbés eurent des vassaux et des troupes qu'ils menaient à la guerre ; ils étaient souvent à la cour et étaient appelés aux conseils des rois et aux parlements. On peut juger dans cette vie si dissipée combien il leur était difficile d'observer la règle, et non seulement à eux, mais aux moines, dont ils menaient toujours quelques-uns à leur suite. » D'autres abus se glissèrent encore dans cette institution. Les abbés réguliers devaient être nommés par les moines. Mais les rois voulant s'emparer des riches bénéfices qui dépendaient des abbayes en mirent un grand nombre en commende, c'est-à-dire en garde, ou administration provisoire jusqu'à la nomination d'un titulaire. Les abbayes devinrent alors la récompense de courtisans et de poètes. Ronsard était abbé de Bellosane et Philippe Desportes abbé de Bonport. Une splendide demeure appelée abbatiale, une portion considérable des revenus, qu'on désignait sous le nom de mense abbatiale, étaient spécialement attribués à l'abbé. On nommait abbés commendataires ces supérieurs qui ne résidaient pas. Cet abus remontait à une époque très ancienne. Les laïques et les ecclésiastiques, auxquels on conférait des bénéfices qu'ils ne pouvaient desservir, les confiaient depuis longtemps à des ecclésiastiques à gages appelés custodinos. Au xviiie siècle, les abbés commendataires ne portaient point le costume monastique ; un petit collet et une robe noire indiquaient seuls qu'ils appartenaient à l'ordre ecclésiastique. De là vint l'usage de donner le titre honorifique d'abbé à tous les ecclésiastiques ; on flattait leur amour-propre en les supposant pourvus d'un bénéfice.
Le nom d'abbé servit aussi quelquefois à désigner la puissance laïque. Au moyen âge, on appelait dans quelques villes, et principalement à Gênes, les magistrats municipaux, abbés du peuple. Enfin, certaines confréries désignaient leur chef par le nom d'abbé ; telles étaient, entre autres, les confréries des Cornards et de Liesse. Les Cornards, Cosnards ou Conards formaient à Rouen et à Évreux une confrérie, qui, à l'époque du carnaval, parcourait ces villes en chantant des couplets satiriques contre certaines personnes. L'abbé des Conards, la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, présidait à cette procession burlesque. À Rouen, il était traîné sur un char ; à Évreux. monté sur un âne. À Arras, l'abbé de Liesse (abbas lætitiæ, l'abbé de la joie) ; à Lille, le roi des sots ; à Valenciennes, le prince des farces, jouaient le même rôle. L'abbé de Liesse, nommé par les juges, les magistrats et le peuple, recevait une crosse d'argent doré, du poids de quatre onces, qu'il portait suspendue à son bonnet. Il était accompagné d'officiers, et, entre autres d'un maître d'hôtel et d'un héraut ; on portait devant lui un étendard de soie rouge, et il présidait aux jeux qui se célébraient à Arras et dans les villes voisines à l'époque du carnaval. On trouve des abbés de Liesse de 1431 à 1540. Voy. du Cange, v° Arras. L'abbé des Béjaunes était le chef de la confrérie des étudiants novices. Voy. Béjaunes.
d'après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France
Adolphe Chéruel (1809-1891) — Paris, 1899
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