Connétable. — Le connétable était un des grands officiers de la couronne, chef des armées en l'absence du roi. Son nom venait probablement des mots latins comes stabuli (comte de l'étable), parce que primitivement le connétable n'avait que le commandement de la cavalerie, et était placé sous l'autorité du sénéchal ; mais lorsque Philippe Auguste eut supprimé, en 1191, la dignité de sénéchal, le connétable devint le chef suprême des années. Ce fut surtout à partir de 1218, époque où Matthieu de Montmorency devint connétable de France, que cette dignité prit une grande importance. La marque de la puissance du connétable était une épée nue qu'il recevait des mains du roi, et qu'il portait devant le prince au sacre et dans toutes les pompes de la royauté. L'écu des armes du connétable avait pour ornements extérieurs, de chaque côte, une épée nue, la pointe en haut, tenue par un dextrochère ou main droite, armée d'un gantelet et sortant d'une nuée. Il avait sa juridiction à la table de marbre de Paris. Le tribunal du connétable subsista même après la suppression de l'office de connétable en 1627 ; il portait le nom de connétablie et de maréchaussée de France et était tenu par le corps des maréchaux, sous la direction du doyen ou du plus ancien d'entre eux.
Les privilèges du connétable, qui étaient nombreux et très importants, sont énumérés dans les anciens registres de la chambre des comptes. Il était du conseil secret et étroit, et le roi ne pouvait, sans son avis, ordonner de nul fait de guerre. Partout où se trouvait le roi, le connétable avait son logement, et recevait des provisions de bois, pain, vin, etc. Il recevait trente-six pains, un setier de vin pour sa mesnie (sa suite) ; deux barils pour sa chambre, et, de chacun mets cuit ou cru, tant comme il en faut, et étable pour quatre chevaux. Quand il n'y avait pas de guerre, sa solde était de vingt-cinq sous parisis, et de dix livres à chaque fête d e l'année. Chaque fois qu'on
payait au roi le droit de gîte (voy. Gîte), les gages du connétable doublaient. En temps de guerre, si l'on prenait une forteresse, tous les chevaux, harnais, vivres, et en général tout ce qui s'y trouvait appartenait au connétable, sauf l'or et les prisonniers qui étaient au roi, et l'artillerie au grand maître des arbalétriers, ou, depuis le xvie siècle, au grand maître de l'artillerie. Nul n'avait juridiction sur les gens du connétable que lui et son maître d'hôtel. Il prélevait une journée de solde sur tous les officiers qui servaient dans les armées. Quand le roi, armé de toutes pièces, marchait pour assaut ou bataille, le connétable recevait cent livres ; quand le roi n'avait que les jambards, la solde du connétable était de cinquante livres. Si l'on amenait au roi plusieurs chevaux de bataille, le connétable choisissait après le roi un destrier pour le combat. Les armures restées sur le champ de bataille appartenaient à cet officier. Tous les hommes d'armes étaient soumis à ses ordres, et, si quelqu'un s'éloignait de l'armée sans sa permission, son cheval et ses armes revenaient au connétable ; le corps appartenait au roi. Dès qu'une forteresse avait été prise, on arborait sur les tours la bannière du connétable, à moins que le roi ne fût présent. En marche, le connétable avait le commandement de l'avant-garde. Comme la puissance des connétables s'étendait à toute la France, qu'elle leur donnait une juridiction presque absolue sur les armées et des droits considérables à percevoir, elle inquiéta souvent les rois. Louis xi fit trancher la tête au connétable de Saint-Pol, et Richelieu supprima, en 1627, la dignité de connétable de France.
Voici la liste des principaux connétables depuis les premières années du xiiie siècle, époque où commence réellement leur puissance. Matthieu de Montmorency reçut l'épée de connétable à la fin du règne de Philippe Auguste (1218), et la conserva jusqu'à sa mort (24 novembre 1230). Il se distingua avant d'être connétable au siège de Château-Gaillard (1202), et à la bataille de Bouvines (1214), où il enleva seize bannières aux ennemis. Sous le règne de Louis viii, il contribua à la prise de La Rochelle, et emporta d'assaut Avignon. Enfin, il fut un habile et puissant auxiliaire de Blanche de Castille pendant les troubles de la minorité de saint Louis. Amaury de Montfort, connétable de 1230 à 1241, fit une expédition malheureuse en Palestine. Gilles Le Brun de Trasignies (1241-1276) accompagna saint Louis en Égypte, et Charles d'Anjou en Italie ; il se signala à la bataille de Bénévent (1266). En son absence, Robert d'Artois remplit les fonctions de connétable, et on voit pour la première fois, sur son écu, les deux épées, signe de cette dignité. Humbert de Beaujeu remplaça Gilles de Trasignies, et fut connétable de 1277 à 1285. Raoul de Nesles (1285-1302) enleva la Guyenne aux Anglais, et périt à la bataille de Courtrai, engagée, malgré son avis, contre les Flamands. Blessé des railleries de quelques seigneurs qui accusaient sa prudence de lâcheté et presque de trahison, je vous mènerai si loin, leur dit-il, que vous n'en reviendrez point. Et, en effet, ils restèrent presque tous sur le champ de bataille, égorgés par ces vilains qu'ils dédaignaient. Gaucher de Châtillon, son successeur (1302-1329), est surtout célèbre par la victoire de Cassel sur les Flamands (22 août 1328). Raoul de Brienne périt dans un tournoi (18 janvier 1344). Son fils, Raoul de Brienne, lui succéda ; prisonnier des Anglais en 1346, il fut soupçonné de trahison, et eut la tête tranchée le 19 novembre 1350. Son successeur, Charles de Lacerda, favori du roi Jean, fut assassiné, en 1355, par ordre de Charles le Mauvais, roi de Navarre. Jacques de Bourbon (1355-1356) se démit au bout d'un an de la charge de connétable ; il fut remplacé par Gauthier de Brienne, qui périt à la bataille de Poitiers (1356). Robert de Fiennes (1356-1370) défendit Amiens contre le roi de Navarre, chassa les Anglais et les grandes compagnies du Languedoc. Bertrand du Guesclin (1370-1380) est un des plus illustres entre les connétables ; le récit de ses exploits se trouve dans toutes les histoires de France. Olivier de Clisson, frère d'armes de du Guesclin, lui succéda (1380-1392) ; il s'était rendu odieux aux oncles de Charles vii par la fermeté de son gouvernement. Ils le destituèrent lorsque la folie de Charles vi leur eut livré le gouvernement (1392). Philippe d'Artois (1392-1397) prit part à la croisade de Nicopolis, et mourut prisonnier de Bajazet (16 juin 1397). Louis de Champagne, comte de Sancerre, mourut en 1402. Charles d'Albret périt à la bataille d'Azincourt (25 octobre 1415) ; comme le connétable d'Albret était un des chefs du parti Armagnac, la faction des Bourguignons lui opposa Waleran de Luxembourg, comte de Saint-Pol, qui porta le titre de connétable, 1411 à 1413. Bernard d'Armagnac, qui a donné son nom à une des factions qui divisaient alors la France, fut égorgé dans le massacre du 12 juin 1418. Charles de Lorraine (1418-1424), Jean Stuart, tué à Verneuil en 1424, Arthur de Bretagne, comte de Richemont, furent successivement connétables. Richemont se signala dans les guerres contre les Anglais, et, par la vigueur de son administration, il contribua puissamment aux succès de Charles vii. Après sa mort, en 1458, la dignité de connétable fut quelque temps vacante. À la suite des troubles de la ligue du bien public (1465), Louis xi nomma connétable Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, qui, dans la suite, fut convaincu de trahison et eut la tête tranchée (19 décembre 1475). Louis xi laissa la charge vacante jusqu'à sa mort. Jean de Bourbon la remplit de 1483 à 1488. Pasquier s'est donc trompé lorsqu'il a écrit dans ses Recherches (livre vi, ch. v) : « Le comte de Saint-Pol, qui fut exécuté à mort l'an 1475, avait enseveli avec lui la dignité de connétable, jusques en l'an 1514 que le roi François, premier de ce nom, sur le commencement de son règne, la fit revivre en Charles, prince du sang, aîné de la maison de Bourbon. Ces deux connétables, Saint-Pol et Bourbon, émurent de grands troubles ; mais, comme le second était, dans notre France, de plus grande étoffe, aussi porta-t-il plus de coups que le premier. » Il y eut une nouvelle suspension de la charge de connétable jusqu'en 1515. Charles de Bourbon, nommé connétable en 1515, est surtout célèbre par sa trahison (1523). Anne de Montmorency, connétable en 1538, conserva cette dignité sous les quatre rois, François ier, Henri ii, François ii, et Charles ix ; il périt à la bataille de Saint-Denis en 1567. Son fils, Henri de Montmorency, ne fut nommé connétable que par Henri iv (1593), il mourut en 1614. Charles d'Albert, duc de Luynes (1617-1621), est assez connu comme favori de Louis xiii. François de Bonne, duc de Lesdiguières, fut le dernier connétable (1622-1626). Peu de temps après sa mort, la dignité de connétable fut supprimée par un édit du mois de janvier 1627. Déjà plusieurs fois, au xvie siècle, cette dignité avait été suspendue comme redoutable pour la puissance monarchique. Le titre de connétable fut rétabli, pendant quelques années, par l'empereur Napoléon en faveur de son frère Louis Bonaparte. Voy. sur les connétables, du Tillet, Recueil des rangs, etc., et Denis Godefroi, Histoire des connétables, etc., Paris, 1688.
Les seigneurs eurent aussi pendant quelque temps des connétables ; certaines villes en avaient encore au xve siècle. Alain Chartier rapporte, dans son Histoire de Charles vii, que Joachim Raoult fit, entre les mains de ce roi, serment comme connétable de la ville de Bordeaux.
d'après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France
Adolphe Chéruel (1809-1891) — Paris, 1899
CONNÉTABLE DE FRANCE. Le titre de comtes, qu'avaient ceux qui commandaient dans les provinces de l'empire romain, était aussi donné aux officiers qui remplissaient les principales charges publiques ; il y avait des comtes de l'annone, du trésor, du palais, des domestiques ; et cette qualité était distinguée par les fonctions des offices auxquels elle avait rapport. La monarchie française, en s'établissent sur les ruines de ce vaste empire, a suivi longtemps les mêmes usages et le même gouvernement ; elle s'est servie d'officiers qui avaient les mêmes titres et les mêmes fonctions ; et s'il y a eu de la différence , elle n'a été que dans les noms : ceux de sénéchal et de maréchal en sont une preuve, c'étaient les mêmes fonctions exprimées sous des termes différents, et le nom allemand qui leur avait été donné n'y avait rien changé. Le comte de l'Estable, Comes Stabuli, depuis nommé Constabulus, Connestabilis, Connestable, était du nombre de ces grands officiers ; il avait autorité sur les écuries et les chevaux du roi, et les maréchaux étaient sous lui comme les premiers écuyers de nos rois. Les personnes d'une valeur et d'une prudence distinguée qui ont rempli cette charge, ont quelquefois engagé nos rois à les charger des affaires les plus importantes de l'état, et du commandement de leurs armées et de leurs flottes. Ainsi Charlemagne envoya Hurchard, son Connétable, en Corse, l'an 807, pour défendre cette île contre les Maures, il les battit en mer, en fit périr beaucoup, et leur prit treize vaisseaux ; mais ce n'était qu'une commission passagère qui ne regardait que celui qui en était chargé personnellement ; et Stincmar ne donne pas une grande idée de cette charge, lorsqu'en parlant des trois officiers qui étaient principalement chargés du soin de la main des rois, il ajoute : Quæ videlicet cura quanquam ad Boticularium, vel ad comitem Stabuli pertineret, maxima tamen cura ad Senescalcum respiciebat, eò quod omnia cætera, præter potus vel victus Caballorum, ad eundem Senescalcum pertinebat. (1) La fonction de Connétable, sous la première et seconde race de nos rois, était donc d'avoir le commandement de l'écurie, et elle n'était point différente de celle du grand écuyer et du premier écuyer. Cette charge est devenue plus considérable sons la troisième race ; le Connétable signait, comme grand officier, les lettres de nos rois sous le règne de Philippe ier, et Mathieu, iie du nom, seigneur de Montmorency, pourvu de cette dignité sous celui de Louis viii, l'a si fort élevée, qu'elle était devenue la première de la couronne ; le Connétable était après le roi, le chef des armés de France. Il commandait à tous les généraux, même aux princes du sang, et gardait l'épée du roi qu'il recevait toute nue, et dont il faisait hommage aux princes.
Le roi lui-même, s'il était à l'armée, ne devait marcher aux ennemis que par le conseil du Connétable, et les autres combattants que par son ordre ; aussi était-il du plus secret et étroit conseil du roi ; et les anciens titres portent expressément que le roi ne devait ordonner de nul fait de guerre, sans le conseil du Connétable, autant que celui-ci pouvait être près de sa personne.
Cette charge n'était que personnelle et non héréditaire, le roi y nommant qui il lui plaisait. Le Connétable réglait tout ce qui concerne le militaire ; comme la punition des crimes, le partage ou butin, la reddition des places, la marche des troupes, etc. Il avait un prévôt de la connétablie pour juger les délits commis par les soldats. Cette charge fut supprimée par Louis xiii, en 1627. Cependant au sacre des rois, un seigneur de la première distinction représente le Connétable ; le maréchal d'Etrées en fit les fonctions au sacre de Louis xiv, et le maréchal de Villars à celui de Louis xv. Son autorité et juridiction particulières ont été exercées par le corps des maréchaux de France, sous le nom de tribunal de la connétablie, qui se tenait à Paris sous le plus ancien des maréchaux. Depuis la suppression de la charge de Connétable, on avait imaginé en France un nouveau titre militaire qui était le maréchal général des camps et armées du roi ; mais il s'en fallait beaucoup que l'autorité de cet officier fût aussi étendue que l'était celle de l'ancien Connétable.
Aux entrées des rois, le Connétable marchait le premier devant Sa Majesté, tenant l'épée nue.
On ne pouvait offenser le Connétable sans être criminel de lèse- Majesté, comme il a été jugé en 1392, contre Pierre de Craon, qui avait attenté sur la vie d'Olivier de Clisson.
Le Connétable portait pour ornements extérieurs, de chaque côté de son écu, une épée nue la pointe en haut, tenue d'une main droite ou dextrochère, armée d'un gantelet, sortant d'une nuée.
d'après le
Dictionnaire encyclopédique
de la noblesse de France
Nicolas Viton de Saint-Allais (1773-1842) — Paris, 1816